Voilà, ça commence simplement.
Quand j'ai eu 15 ans on m'a violé.
Il m'a fallu 15 autres années pour oser employer le mort VIOL.
Le viol ça arrivait aux autres, pas à moi. Le viol c'était brutal, on hurlait forcement, on en réchappait ensanglantée, la gueule amochée et tout ça était le pire traumatisme du monde.
Mais en fait ça ne s'est pas passé ainsi.
C'était un 31 décembre. Depuis je n'ai plus jamais voulu fêter la st sylvestre.
Ma meilleure amie m'a proposé une soirée avec ses amis, dans un bled.
Pour restituer le contexte de l'époque...
Je ne sortais jamais. Je n'allais même pas à l'école, étant atteinte d'une maladie qui m'invalidait beaucoup, j'avais une scolarité par correspondance depuis 1 an. Ma mère toujours très angoissée pour moi, me laissait peu de liberté. Mon père ne tolérait pas que je quitte la maison. Or ce soir là, ils ont fait une exception parce que j'étais avec cette amie. Le milieu familial était lourd à l'époque. Mon père buvait beaucoup, l'ambiance était cauchemardesque à la maison. J'étais une jeune fille sage, perdue, frustrée.
Ce soir là, j'ai détesté l'ambiance et les mecs présents à la soirée. Je n'avais jamais bu.
J'ai bu.
Comme un trou.
On m'y a aidé, évidemment, c'est toujours si festif d'alcooliser quelqu'un !
J'ai tellement bu vite que j'ai tout aussi vite perdu le sens des réalités. Je me souviens pourtant de bien des choses, et du nombre de fois où j'ai vomi. De ma grande tristesse, que l'alcool faisait remonter.
Trop éméchée, je me suis laissé soutenir, par un garçon qui m'emmenait à l'étage, sans que je comprenne trop. Mon amie est intervenue, là repoussé, et m'a mise au lit. Elle m'y a laissé en me disant de faire attention a ce garçon en particulier, qu'elle avait pourtant mis en garde.
Faire attention ? Comment fait on attention quand on est seule, à l'étage d'une grande maison, où la fête bat son plein, dans le tumulte de la musique et des voix, ivre.
Je me souviens avoir dormi. Et de m'être réveillée en sentant quelqu'un enlever mon jeans.
Je n'ai pas compris tout de suite. J'étais vierge, aucun homme ne m'avait touché. Je n'étais même pas intéressée par ce genre de choses.
Quand j'ai senti qu'il se passait quelque chose que mon instinct refusait je me suis débattu, violemment, je l'ai frappé, giflé, griffé. Il m'a retourné mes claques et m'a bloqué. Tout était rapide, confus, flou.
Je me rappelle de sa voix extasiée, de son souffle. De la musique et des voix en bas. Et de lui, sa silhouette se détachant dans la seule lumière bleue d'un radio réveil, qui prenait son pied sur moi, violemment.
J'ai perdu connaissance.
Suivi d'une prise de conscience atroce. J'étais mouillée. Mon bas ventre était poisseux.
Il a fallut que je m'essuie, sans trop y penser. Couverte d'un sperme qui m'a donné la nausée, sans réellement savoir ce que c'était sur le coup. Je suis restée prostrée, puis j'ai à nouveau sombré, persuadée de faire un cauchemar.
En m’éveillant quelques minutes après, j'ai senti une odeur affreuse, tout près de mon visage, et son sexe qu'il essayait de mettre dans ma bouche, une odeur impropre, sale.
Et l'alcool a semblé se dissiper d'un coup.
J'ai paniqué. Tellement paniqué que j'ai failli vomir.
Je l'ai a nouveau repoussé, sans conviction cette fois, pensant qu'il y avait une trentaine de personne juste au dessous de moi, qui avaient du l'entendre jouir, a qui je ne pouvais et ne voulais pas expliquer ce qui venait de se passer. Et le lendemain ? Comment affronter mes parents ? Je me sentais coupable, au plus profond de mes tripes, une culpabilité qui n'a pas de nom. Incapable d'assumer d'être une victime. Pire encore la peur de décevoir. Peur de ne pas m'être assez défendue, de le mériter, d’être une mauvaise fille, de faire de la peine à ma mère, de m'en prendre une par mon père, de perdre mes amis, ma crédibilité, d’être à jamais "la fille violée". Pas question !
Et pendant que je pensais à ça, je le sentais en moi, comme un fantôme, comme le spectre du dégout ultime. Quand il finit, il partit. Et je ne le revis jamais. C'est plus tard que je découvris son visage. et son prénom.
Adieu virginité. Toi que je réservais pour l'homme dont je tomberai amoureuse.
Je suis restée dans la chambre, sale et honteuse. J'ai éclairée la lumière. N'ai pas osé aller jusqu'à la salle de bain me laver, alors que j'aurai voulu m'arracher la peau. Je suis restée à pleurer, seule. Puis un chien est venue gratter à ma porte, le chien de la maison. Une belle golden retriever sable contre qui je me suis appuyée longuement. Cette présence m'a calmé et j'ai réussi à retrouver mes esprits. Je venais de prendre la décision de ne jamais parler de cette histoire à personne. Jamais. J'étais ivre mais je réfléchissais.
Quelques heures plus tard, deux garçons sont entrés dans la chambre sans frapper, très motivés, agités. Éméchés.
Quand ils m'ont vu réveillé et le regard braqué sur eux, assise par terre contre ce grand chien, ils sont restés indécis. J'ai eu peur, réellement.
L'humiliation a été atroce quand ils m'ont dit être monté vérifier que leur pote avait bien "baisé une meuf". Apparemment, l'autre se vantait à tout le monde de sa "performance". Le comble du mauvais gout a été d'apprendre qu'il disait que je m'étais débattue pour finalement céder, que "j'avais aimé ça". Atroce. Comment décrire a quel point on se sent la pire des merdes ? Comme si on avait toujours été qu'une merde, et qu'on me traitait ainsi parce que je ne valais rien. Après tout n’était ce pas ce que me disais mon père ?
Je n'ai rien dit et j'ai serré le chien contre moi.
Ils m'ont tourné autour une dizaine de minutes, me demandant si "j'avais aimé" si "j'en voulais encore" mais plus comme un jeux. En partant, un de deux a dit "dommage qu'elle ne dorme pas, je me la serai bien faite" Plus aucune estime pour moi même, a ce moment précis.
Le lendemain, avec la pire gueule de bois de ma vie, je suis descendue en silence, espérant ne croiser personne. J'ai appelé ma mère, essayant de cacher mon pitoyable état, lui demandant de venir me chercher vite, que je ne me sentais pas bien, me servant de mon état de santé faible.
Ma meilleure amie est venue me parler, me demander si c'était bien "hier soir" avec un air entendu. Je voulais lui dire, hurler la vérité...Mais quelque chose m'en a empêché.
Et là je suis devenue perverse. J'ai joué le jeu, suis devenue complice de mon propre viol. J'ai fait semblant. J'ai dit que j’étais trop bourrée, que je ne me souvenais pas trop mais que c’était cool, j'ai juré que "c’était cool" car je n’étais de toute manière plus vierge depuis quelques temps déjà...que ce mec là et moi on allaient peut être se revoir....
Tout un tas de mythos que j'ai débité avec mon air calme et mon sourire habituel.
J'ai joué cette comédie avec mes parents, malgré un état cotonneux autant du à la gueule de bois qu'a mon dégoût.
J'ai pris le plus long bain de ma vie en rentrant et j'ai dormi 24 heures.
Puis j'ai rangé ça dans un coin de ma tête. J'ai l'habitude de faire ça. La survie. J'en ai vécu d'autres des choses traumatisantes !
Quand j'ai rencontré mon 1er grand amour j'avais 18ans. J'ai fait l'amour avec lui et pour moi c'était ça ma réelle première fois. Je ne lui ai jamais parlé de cet épisode. Je n'ai pas eu de souci avec lui, je l'aimais et je n'ai pas fait d'amalgames entre la sexualité avec lui et ce que j'avais vécu.
Quelques années plus tard, avec mon conjoint de l’époque, j'ai évoqué cet événement.
Il est sorti de cette manière "j'avais bu...et un garçon m'a rejoins sans me demander mon avis. Je ne me souviens presque plus"
Lui m'a sorti : "mais ça, c'est presque comme un viol !"
Mais je ne l'ai pas laissé finir sa phrase. Avec le recul je m’aperçois a quel point il a été maladroit de me mettre violemment face à ça, même si ce n'était pas volontaire. Et d'ajouter "presque un..." dans la même phrase. Existe t il des "presque viols" ?
Et je n'assumais toujours pas.
Puis j'ai rencontré une jeune femme, une belle âme brisée. Un jour on s'est retrouvées toutes les deux, seule dans un parc, et elle m'a raconté sa terrible expérience de viol collectif. C'était atroce et effrayant, tellement dur que ma propre expérience me semblait douce à comparer. Et ce fut la première fois que j'osais mettre le bon mot.
NON je n'étais pas du tout consentante, OUI je m'étais débattu, OUI il m'avait violé.
Mais, malgré tout, je n'ai cessé de faire cet amalgame "si je n'avais pas bu, il n'aurait pas....." Mais qu'en sais je ? Qu'aurais je fait de plus si j'avais été clean ? Aucune chance de me débattre vu mon gabarit. J'aurai juste eu, plus encore conscience, dans le moindre détail, de ce qui m'arrivait. Voilà ce que je me dis aujourd'hui.
De ce jour, j'y ai beaucoup pensé et ce fut le début de l'acceptation, un travail qui a mit presque 5 ans, jusqu’à la déculpabilisation totale.
Jusqu’à il y a 2 ans avec l'homme dont je suis tombée très amoureuse.
Un prince charmant révélé sexiste, violent, frustré et manipulateur.
Un homme qui s’était montré sous son meilleur jour au début et en qui j'avais une confiance absolue (ha ! la passion et ses déraisons ! ) Après de longs mois de relation passionnée, je lui ai confié cet épisode de ma vie. Il a semblé ému, m'a encouragé. Mais quelques mois plus tard, le ton a changé et lors d'une de ses nombreuses crises d'hystérie, il m'a balancé dans les dents, en parlant d'une "hypothétique fille" que si celle ci était ivre, elle méritait qu'il lui arrive du mal, que c'était de sa faute, qu'il ne fallait pas venir pleurer quand on ne faisait pas attention, un peu comme quand on met une jupe courte ou qu'on se fait belle et qu'après on pleure parce qu'un homme vient nous emmerder.
Et voilà on y était. C'est de la faute des femmes.
Le plus pervers fut sa façon d'aborder le thème, sans m'incriminer réellement, en se servant d'une confession que je lui avais faite qu'il savait forte pour moi et surtout sa façon d'insister
"Non ? tu n'es pas d'accord ? Dis le que c'est de sa faute ! elle picole, elle fait sa pute et après ça vient chialer, le pauvre mec c'est une tentation ! T'es pas d'accord ? Dis le que tu es d'accord..."
"Les hommes sont des loups ! Protégez vous d'eux ! Si vous êtes victimes vous en êtes les coupables" J'ai peine à croire que certains hommes, (et certaines femmes) puissent réellement penser cela. (nb : il pensait aussi que dans certains cas, une femme méritait d'être battue, parfois seule la violence résout le problème.....sans commentaire )
Alors voilà. L’électro choc qui m'a sorti de ma torpeur.
Comment avais je pu en arriver a vérifier la taille de ma jupe ? A ne pas sortir trop apprêtée si je n'étais pas accompagnée ? A mettre mon casque sur les oreilles pour ne pas être accostée ? A tolérer ? Accepter ?
Je n'ai plus honte de le dire. Enfin....
Osez en parler, même si comme moi, vous le faites encore cachée derrière un écran d'ordinateur. Témoigner est déjà un geste.
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